La transition agro-écologique vers un monde « glyphosate-free »

La transition agro-écologique vers un monde « glyphosate-free »

Glyphosate peut-on vivre sans ?

L’INRA vient de publier un rapport commandé en urgence par les ministères pour alimenter la reflexion et planifier sérieusement la transition agro-écologique au regard de l’utilisation d’une molécule essentielle au dispositif de production d’alimentation en France mais aussi dans le monde. Le rapport dit ainsi en p64

« L’irréversibilité des chemins empruntés
Depuis sa mise sur le marché en 1974, le glyphosate s’est partout progressivement imposé comme un produit bon marché, facile à mettre en oeuvre, et efficace. Sa popularité ayant conduit à un usage généralisé, la remise en cause de son utilisation souligne le degré de verrouillage de certains itinéraires y ayant largement recours. L’agriculture de conservation illustre bien cette situation. Les structures des exploitations (augmentation de leur taille conjuguée à la réduction du nombre d’Unité de Travail Humain) ainsi que les parcs d’agroéquipements en lien avec l’adoption d’autres approches du travail du sol, constituent deux traductions concrètes des évolutions conduites au cours des dernières décennies. »

Pour répondre au défi que pose le changement climatique et la volonté des populations de préserver l’environnement, il est nécessaire de sortir des dogmes pour établir des « politiques durables »

La conclusion du rapport est reprise ci-après  en intégralité ; le rapport est téléchargeable : rapport-glyphosate-inra-6

5-Conclusion
La réflexion sur la sortie du glyphosate est bien évidemment à contextualiser dans la trajectoire globale de réduction de l’usage et de l’impact de l’ensemble des produits phytopharmaceutiques, dont les herbicides, incarnée en France par le plan Ecophyto, déclinaison nationale de la directive européenne 2009/128. Et pourtant, par rapport à cette trajectoire générale, le glyphosate occupe une place très particulière, car il ne se substitue pas aux autres herbicides car il permet soit de résoudre des situations d’enherbement spécifiques, soit une gestion simple de l’ensemble de la flore adventice.
En effet, en analysant ses seuls aspects économiques et agronomiques, le glyphosate combine de nombreux atouts que l’on peut résumer à une palette élargie d’efficacité, alliée à un faible coût et une facilité certaine d’utilisation. Maintenant objet de controverses, son profil d’impact environnemental a été jugé plutôt favorable lors des différentes évaluations préalables aux mises en marché. Des atouts mis à profit dans de nombreuses situations où le glyphosate a permis d’intervenir dans des terrains difficiles, s’est substitué à du travail manuel pénible, a permis de dévitaliser les plantes vivaces et pérennes en fin de cycle, a remplacé du travail mécanique visant à garantir un bon désherbage. Depuis son introduction en 1974, le glyphosate a progressivement conquis ces nouveaux créneaux, venant parfois en remplacement de molécules dont l’AMM a été retirée. Indéniablement, le glyphosate a pu accompagner les développements d’une partie importante de l’agriculture. La France, comme d’autres pays, n’a jamais franchi le pas de cultiver des variétés OGM tolérantes à son usage. Mais pour les autres usages, certains agriculteurs ont pu étendre leur exploitation en bénéficiant de meilleurs débits de chantiers, d’autres arrêter de labourer et faire évoluer en conséquence leur parc d’agroéquipements, d’autres encore introduire son usage dans les pratiques pour implanter des cultures sur des terrains sinon peu propices ou récolter dans de meilleures conditions. Autant de situations qui, à présent, se retrouvent dans des difficultés et impasses plus ou moins marquées. On savait faire de l’agriculture avant et on saura en faire ‘après’, mais les changements de structure et d’organisation éprouvés par l’agriculture française (et européenne) au cours des dernières décennies, dont certains rendus possibles justement grâce à l’utilisation du
glyphosate, ne permettent pas d’envisager un retour à ‘avant’ et obligent à construire un ‘après’ différent.
Les alternatives techniques doivent permettre de maintenir une pression sur les adventices, assurer la destruction des couverts pour installer les cultures, pour entretenir vignes et vergers et faciliter la récolte dans des situations maitrisées. En cas de retrait du glyphosate, pour maintenir leur niveau de revenu et de rendement, les agriculteurs devront mobiliser ces alternatives seules ou de façon combinée :
• La destruction physique par le désherbage mécanique et le travail superficiel du sol, en particulier au cours de la période d’interculture pour les cultures annuelles, ou au pied des ceps et des arbres dans le cas de la viticulture et de l’arboriculture respectivement. Ceci inclut aussi le recours au bâchage ou à la couverture des sols à l’aide de paille.
• Le labour pour assurer la destruction par enfouissement de l’ensemble de la végétation. Ceci entraine également l’enfouissement des graines d’adventices qui sont en surface, ce qui empêche leur levée au cours de la saison suivante, mais limite leur prédation par les insectes.
• Une somme de stratégies d’évitement partiel dont le recours au gel hivernal des couverts intermédiaires, via le choix des espèces adaptées, ou l’utilisation d’agro-équipements spécifiques permettant le hachage de la végétation. Ceci évite ainsi le recours à une destruction chimique totale.
• La culture sous mulchs vivants, qui induit une modification profonde de la flore adventice et une limitation des adventices vivaces ou problématiques.
• L‘utilisation ciblée d’autres herbicides homologués (mais qui peuvent avoir des profils tox/écotox plus défavorables que celui du glyphosate), pourra être nécessaire pendant une période de transition pour traiter les adventices vivaces qui résisteraient aux options précédentes.
Les difficultés ou impasses identifiées comme les plus profondes concernent les débits de chantiers en lien avec l’extension de la taille des exploitations (associée à une modification démographique profonde dans les campagnes dont on imagine mal qu’elle puisse être réversible), l’évolution des implantations dans des systèmes sans travail du sol (agriculture de conservation) (pour cause d’évolution du parc d’équipement et de motorisation ainsi que de choix de principe), les modifications d’assolement notamment dans les situations difficiles de sols facilement engorgés, caillouteux, en pente ou propices à l’érosion (car dans la lignée d’une spécialisation accrue des territoires), les cultures pour des marchés spécifiques avec fortes contraintes techniques (production de semences, légumes de frais et de conserve cultivés en plein champ) et enfin le choix de productions et d’outils qui requièrent une surface sans végétation ni terre libre pour balayer puis aspirer la récolte (pour cause de dépendance au chemin dans la construction des agroéquipements). Les freins généralisés concernent le bilan économique, surtout au cours de la transition, avant que les alternatives se soient adaptées et qu’elles aient bénéficié d’une compression de leur coût en corolaire de leur usage accru.
Les mesures d’accompagnement recommandées concernent les aides à l’investissement, la mobilisation des MAEC Systèmes, la mobilisation des dynamiques collectives d’agriculture et le conseil et la formation, l’utilisation de la réglementation et notamment des CEPP et les organisations de filières, notamment en favorisant le reconnaissance de produits issus de filières sans glyphosate. La recherche et la recherche appliquée joueront également un rôle, à la fois pour la maîtrise des hétérogénéités intra-parcellaires, pour créer des options nouvelles, via par exemple le biocontrôle.
Evidemment, sans vision sur le temps de transition, sans connaitre les marges d’améliorations des différentes alternatives, sans maîtriser le rattrapage possible sur les prix et consentement à payer
des produits finaux, sans savoir ce que feront nos voisins, il est tentant de souligner les impasses réelles et supposées, de privilégier le statu quo. De fait, puisque l’on a retenu d’autres chemins, il n’est pas aisé de savoir s’il est possible de ramasser des noisettes par aspiration sur un couvert tondu à ras, si d’autres cultures sont possibles sur des terrains jugés difficiles, si suffisamment de paillis sera disponible pour couvrir les situations qui y auraient recours, et surtout si les défauts d’approvisionnement de certaines filières ou lieux de collecte avec un changement d’assolement peuvent induire des effets en cascade plus ou moins marqués.
Pour ne pas être prisonniers des difficultés de projection, nous avons privilégié de partir de situations réelles. Nous n’ignorons pas qu’elles peuvent toutes résulter d’historiques différents et de trajectoires de long terme pour arriver au stade où elles ont été identifiées. Aussi, l’existence d’une situation B n’utilisant pas de glyphosate en de très nombreux points similaire d’une situation A utilisant du glyphosate ne dit que peu de choses sur le temps et le chemin à emprunter pour aller de A à B. Nous n’avons pas vu de besoins majeurs d’ajustement de l’équipement ni de la puissance de motorisation (dans les exceptions, les agriculteurs en semis direct qui voudront repasser à des techniques culturales simplifiées avec le retrait du glyphosate, et les fermes de grande taille où les débits de chantier sont devenus un élément structurant). De même, si nous avons noté des modifications logiques de calendrier avec plus d’interventions de travail du sol à l’approche des semis, ces modifications semblent d’ampleur modérée et souvent par décalage plus que par ajout d’interventions (dans les exceptions, la destruction mécanique du couvert d’interculture si cette intervention doit avoir lieu à un moment spécifique). En revanche, nous n’avons pas à disposition d’indicateurs rendant compte de l’état des stocks d’adventices dans les sols, élément qui peut faire la différence entre des situations qui nécessiteront un gros effort pour contenir les adventices et d’autres où cela sera relativement aisé. La connaissance du stock de graines d’adventices semble ainsi un facteur-clé, pourtant à ce jour très difficilement accessible. Nous n’avons pas non plus de mesure de la charge mentale pouvant résulter de l’obligation de pratiques plus fines, basées sur l’observation, à réaliser dans des délais plus longs parfois avec l’aide de personnel employé alors même que le nombre de jours favorables pour intervenir mécaniquement peut être plus faible ; bref nous ne pouvons rendre compte de la quiétude relative que pouvait engendrer la facilité d’emploi alliée à la relative certitude du résultat.
L’analyse des diverses situations souligne que la sortie du glyphosate ne se fera pas par l’utilisation d’une option unique pour tous, ni même d’une option technique unique pour une exploitation agricole ou un système de culture donné. C’est donc plutôt vers l’identification de combinaisons techniques adaptées localement que s’orientent les recommandations. Ceci contribue à la complexité apparente et à la charge mentale, en particulier pendant la phase de transition.
L’analyse des jeux de données issues de conditions réelles, et de la littérature scientifique et technique met en évidence des solutions qui relèvent de niveaux de maturité technologique différents, depuis des options techniques déjà disponibles, à des options demandant encore des développements et même, des établissements de preuve de concept. La recherche et la recherche appliquée doivent être poursuivies sur la problématique de la sortie du glyphosate, et plus largement sur la réduction de l’usage et de l’impact des produits phytosanitaires. Mais l’étude conduite pour cette saisine introduit une rupture paradigmatique forte qu’il conviendra d’approfondir. La situation du glyphosate et les situations d’impasse potentielle enregistrées incitent à réfléchir une autre modalité d’utilisation des pesticides en général, et herbicides en particulier. En effet, ce sont surtout contre les adventices vivaces et les fragments végétatifs souterrains qui peuvent permettre leur propagation que l’usage de cette molécule va être le plus difficile à remplacer. Or, ces adventices ne couvrent dans bien des cas, qu’une faible part des surfaces et l’enjeu nouveau est donc clairement la
prise en compte des hétérogénéités spatiales, leurs caractérisations et leur prise en compte dans les programmes d’interventions et de protection des cultures. Dans le champ de l’agriculture de précision, cette attente parait insuffisamment relayée et travaillée.
Le rapport n’a pas traité des dimensions réglementaires et de la décision publique, mais de la question de la transition. Si l’utilisation du glyphosate incarne par bien des aspects une situation de verrouillage technologique autour d’une molécule, l’enclenchement et le déroulement de la transition nécessitent une vraie lisibilité et stabilité de la décision publique et de la réglementation.
Enfin, tout au long de ce rapport et en reconnaissant les différences, les auteurs ont cherché à ne pas isoler le glyphosate de l’ensemble de la problématique de réduction des pesticides. En effet, il serait erroné de croire que la recherche d’une trajectoire de réduction des usages et des risques des pesticides puisse passer seulement par l’analyse des effets de la suppression de molécules prises séparément, fussent-elles d’un usage aussi massif, en tonnage et en NOmbre de Doses Unités (NODU), que le glyphosate. En effet, la disponibilité du glyphosate a permis de résoudre des difficultés engendrées par des programmes de protection non raisonnés à d’autres étapes des successions culturales, comme le développement de flores adventices de graminées résistantes à des sulfonylurées. Mais a contrario, le retrait du glyphosate va vraisemblablement engendrer des usages, en volumes plus limités, de molécules à profils toxicologiques moins favorables pour contrôler la flore la plus difficile, voire d’autres bioagresseurs comme dans le cas de la gestion des bananeraies. C’est donc bien l’ensemble de la protection des cultures qui doit être et rester la priorité, en privilégiant les re-conceptions de systèmes économes et avec des cadres réglementaires encourageant la conception et la mise en oeuvre d’actions vertueuses, tout en conservant la capacité d’une adaptation aux conditions locales.
En terme de ressources analytiques, le travail dans le cadre de la présente saisine a montré la puissance de calcul et d’analyse qu’offrait le réseau Dephy Ferme par sa largeur (diversité des situations décrites, précision des informations sur les systèmes de culture) et par sa profondeur (suivi dans le temps des trajectoires d’exploitations agricoles). Ce système d’information constitue une ressource de première importance pour la transition de l’agriculture française vers des systèmes économes en produits phytopharmaceutiques.

 

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